Qui connaît Jacques Rousset ? Lorsque j’entendais son nom pour la première fois je pensais immédiatement à Christophe Rousset, le grand claveciniste et chef d’orchestre de musique baroque qui se produit régulièrement au Théâtre des Champs Elysées et qui a enregistré, entre autres, la bande son du film Farinelli... En fait Jacques est son petit frère ! Les salseros parisiens le connaissent mieux sous le nom Jack El Calvo (=Jacques le chauve). Rendez-vous avec ce DJ pionnier de la salsa cubaine en France.

OD : Jacques, quelle est ton éducation musicale ? Joues-tu d’un instrument ?

Jack El Calvo : Tout dépend de ce qu’on appelle éducation musicale. Si tu estimes que c’est quelques chose qui doit passer par une voie académique comme le conservatoire, je te répondrais que je n’en ai aucune. En revanche, ayant deux frères passionnés de musique ma chambre était coincée entre le rock et le baroque (est-ce cela qu’on appelle musique de chambre ?!). J’ai commencé à apprendre le piano à l’âge de six mais le solfège m’a écœuré de la première année, donc j’ai arrêté. J’ai toujours rêvé de jouer de la Basse…

Mon éducation musicale a été faite au fur et à mesure de ma vie. Aujourd’hui j’écoute de tout en étant très sélectif par rapport à ce que j’estime être de la qualité (rock, jazz, black music, classique, etc.).

OD : A quelle occasion as-tu commencé à t’intéresser à la salsa ?

Jack El Calvo : Mon métier m’a amené à voyager à Cuba à l’ouverture du tourisme sur l’île en 1995. Et lors d’une visite dans une ferme à Pinar del Rio, un paysan jouait à fond sur un poste une musique qui a attiré tout de suite mon attention ! J’ai demandé au guide ce qu’était cette musique. Il m’a répondu naturellement : C’est la musique de mon pays !!  La salsa ! J’ai demandé au paysan si je pouvais lui acheter le disque et il m’a dit ok, je lui ai acheté 10 dollars ce qui était une fortune pour lui et une misère pour moi.

Adalberto Alvarez y su Son et ce titre Y que tu quieres que te den furent donc le début d’une nouvelle vie et d’une nouvelle passion… Et surtout le début d’une boulimie d’achat de disques de salsa !!

OD : De l’amour pour cette musique jusqu’à devenir le DJ de musique cubaine le plus important de Paris, quel a été le chemin ?

Jack El Calvo : En fait juste à mon retour de Cuba, j’ai découvert dans la rue une affiche annonçant un concert de Salsa au New Morning : « Paris Salsa All Star » géré par Luis Rosich dans lequel un jeune chanteur colombien allait plus tard faire parler de lui : Yuri Buenaventura...

C’était un regroupement des musiciens latinos de Paris, organisé au New Morning presque tous les mois, avec Alfredo Cutufla et même Anga Diaz « ex-Irakere » (paix à son âme).  J’ai donc été voir pour la première fois un orchestre salsa en live, j’ai vu des gens danser et j’ai trouvé ça génial.  J’ai continué à acheter beaucoup de disques (tout ce qui me plaisait, notamment sur Radio Latina à l’époque où ils diffusaient encore de la bonne musique ; désolé messieurs Burgos et Scodinu si vous me lisez !). Je ne faisais pas de différence entre salsa cubaine et salsa portoricaine ou colombienne. J’ai même commencé à écouter la Fania, Hector Lavoe, etc…

A force de sortir au Montecristo (c’était le seul endroit à Paris où tous les soirs on pouvait danser la salsa !) et dans les soirées colombiennes (Espace Voltaire)  j’ai rencontré Roberto El Cubano. Un jour il a eu une proposition de mixer. J’avais les disques… On s’est réuni pour ne jamais se quitter !! Aujourd’hui nous animons, depuis 5 ans maintenant les « Para bailar Casino » au WAGG tous les dimanches. Mais auparavant la CASA 128 et le MONTECRISTO bien sûr…

Encore une fois, à l’époquej’écoutais vraiment la Salsa au sens large, il n’y avait aucune frontière ni de danse, ni de musique. J’allais aussi bien dans les soirées purement colombiennes « saignantes », que dans les soirées généralistes salsa. Et je me suis rendu compte au fur et à mesure, que par exemple Willie Colon était exceptionnel à écouter mais que LOS VAN VAN ou NG LA BANDA me donnaient une énergie et faisaient vibrer en moi quelque chose d’inexplicable… J’ai donc voulu mettre en avant cette musique qui n’était pas du tout connue pour des raisons politiques : le marketing des maisons de disques aux US n’avait aucune commune mesure avec Cuba !!

Pour se fournir en disques, il fallait aller à Cuba. Il existait à Paris un ou deux distributeurs (qui aujourd’hui ont disparu pour des raisons évidentes de non-rentabilité). J’ai donc fait de mes sélections musicales progressivement une orientation 100% cubaine. Je défendais une musique d’une culture qui ne m’appartenait pas mais qui me parlait comme si j’étais cubain !

Et parallèlement à cela, les écoles de danse ont commencé à mettre leur grain de sel dans le paysage salsa de Paris : Salsabor a introduit des codes et des styles auxquels je n’adhérais pas : même si je les respectais… La musique des années 70 envahissait les pistes de France et la musique cubaine tendait à disparaître… David Fagour à la Pachanga, Roberto et moi étions à l’époque les derniers bastions à faire du « 100% cubain » (Montecristo, Casa 128).

La scission s’est faite progressivement et on ne faisait plus la fête tous ensemble… Certains essaient ou ont essayé de réunir ces deux populations mais je crois que c’est trop tard…

OD : Dans tes soirées tu fais un bon dosage de morceaux bien connus, ce qui rassure nous danseurs, et de nouvelles importations de timba, notamment des live, que nous n’avons jamais entendues auparavant…

Jack El Calvo : Tout d’abord, ma recette n’est pas forcément la seule (ou la bonne ?) mais j’estime que les danseurs aiment avoir des repères. Il est ennuyeux de danser sur des musiques inconnues toute la soirée ou pendant 30 minutes. Pourquoi ? Il faut penser à son public… Comment peut-on se mettre en valeur vis à vis de sa danseuse ou de son danseur, si on ne connaît ni les breaks, ni les paroles ?! En revanche alterner nouveautés ou perles avec des « morceaux repères » est à mon avis une solution pour que tout le monde s’y retrouve et passe une bonne soirée.

Mes confrères qui travaillent sur la musique « porto » (terme générique !) font plutôt de l’archéologie sur des artistes parfois disparus quand moi je cherche le nouveau groupe à la mode à la Havane ! Ce n’est juste pas le même travail.

OD : Tu veux dire que la musiquesalsa portoricaine ne se renouvelle pas autant ? Quels changements musicaux des groupes cubains as-tu constatés durant les derniers quinze ans ?

Jack El Calvo : Elle ne se renouvelle pas autant que la salsa cubaine à mon avis. On a vu l’émergence des certains artistes qui ont tenté de reprendre le flambeau, Jimmy Bosch, Spanish Harlem Orchestra, Ocho, mais… peu de productions finalement…

Concernant les changements musicaux des groupes cubains, ils suivent l’actualité des Etats Unis ! Sergio George le producteur américain de salsa a introduit le ragga dans le groupe D.L.G. et cela a beaucoup marqué les cubains à l’époque… Il a été introduit par petites touches… On constate également des éléments de musique brésilienne qui sont de plus en plus fréquents, mais également par petites touches. Puis évidemment le reggaeton (né à Puerto Rico) qui a envahi l’Ile de Cuba.

OD : Quand j’étais à Cuba j’ai assisté, lors d’un fête municipale, à concert d’un excellent groupe de salsa ; il y avait des centaines de jeunes qui écoutaient la musique, cannette bière à la main, et personne ne dansait. Mais après le groupe c’était un DJ qui s’est installé sur le podium et quand il a lancé le reggaeton ça déhanchait grave… Les cubains de vingt ans écoutent la salsa mais ne semblent plus danser dessus. Comment vois-tu le futur de la salsa ? Penses-tu que dans quelques années elle quittera l’île de Cuba pour n’exister que dans la diaspora ?

Jack El Calvo : Tu touches évidemment un point sensible. La musique que je défends est celle d’une génération. La génération actuelle et celle qui arrive sont attirées par de nouvelles sonorités et dans un sens je peux les comprendre. Le Reggaeton est un courant musical qui fait beaucoup parler de lui et qui est désormais inévitable… Les groupes de Timba actuels le savent et composent avec en invitant par exemple des stars actuelles du reggaeton ou en reprenant des titres à eux. Ils composent pour plaire à un maximum de personnes…

Le futur il ne sera peut-être plus à Cuba mais on a 20 ans de discographie qui continue de s’enrichir, certes moins. Cependant aujourd’hui si tu veux sortir de l’île pour faire une tournée en Europe ou aux US (puisque désormais les groupes ont à nouveau la possibilité de se produire là-bas), il vaut mieux encore s’appeler LOS VAN VAN que la COLA LOCA…

OD : Tu es aussi organisateur de concerts comme par exemple au festival Caribedanza à Argenteuil. Quel groupe inviteras-tu pour l’édition 2011 ?

Jack El Calvo : Non, je ne suis pas organisateur de concerts. On vient souvent me demander des conseils par rapport à certains groupes, mais je ne suis pas organisateur. En l’occurrence, sur Caribedanza Carlos peut parfois me demander des avis mais cela s’arrête là. C’est lui le vrai et excellent organisateur de ce très beau festival avec toute son équipe. Ils font un très bon travail.

OD : Quand tu mixes au Wagg ça sonne beaucoup mieux que quand tu fais la même chose au Diablitho Latino. Est-ce une question d’acoustique du lieu ou de qualité de l’installation sono ?

Jack El Calvo : Cela va te paraître d’une évidence évidente (comme j’aime dire), mais si la musique n’a pas le bon écrin et surtout le bon matériel, comment peut-elle être mise en valeur ???

Un bon son à Paris est très rare voire impossible quand on sort des endroits nommés « discothèques ». Le Diablitho Latino n’était pas une discothèque même s'il en avait l’ambition. Mais le voisinage et l’isolation acoustique n’était pas en adéquation pour que les DJ’s fassent sonner la musique comme il le fallait. A voir ce que ce sera avec la prochaine réouverture… Je pense que Litho fera en sorte que cela puisse être de meilleure qualité.

OD :Quelques fois le son est si fort que je me protège les oreilles avec un petit morceau de mouchoir, mouillé de préférence. Est-ce que tu n’as pas peur que la musique te rende sourd ?

Jack El Calvo : Je n’ai pas entendu ce que tu viens de dire ? Tu peux parler plus fort ? (rires).

Pour moi le volume sonore est propre à chacun. Certains vont trouver que la musique est forte, d’autres pas assez. C’est comme une température dans une pièce. On a des repères pour que ca ne dépasse pas le légal bien évidemment.

Cependant moi en tant que mélomane, j’aime que la musique joue fort pour mieux la ressentir, que la basse rentre en moi. J’aime à faire ressortir des moments importants des morceaux pour faire monter la sauce… Sans volume sonore, la musique me parait plate…

OD : Au Wagg tu ne mets presque jamais de la bachata. Pourquoi ?

Jamais non ! En doses homéopathiques oui ! Je n’aime tout simplement pas spécialement cette musique. Elle me sert à reposer les oreilles de tout le monde pour pouvoir repartir de plus belle. Je ne connais aucune bachata qui me fasse vibrer ! Après c’est juste personnel !!! Mais je sais que certains en sont friands donc j’en passe un peu.

OD : Quelle est l'anecdote la plus bizarre qui t'est arrivée en soirée ?

Jack El Calvo : L’anecdote la plus drôle est celle d’une femme qui vient me voir un soir au Diablitho alors que l’ambiance est à son comble… Elle me demande de jouer Elvis. Je lui répond : Elvis Crespo, le chanteur de Merengue ? Elle me répond non ELVIS !!! Alors je saisis : ELVIS PRESLEY ??? Oui me dit elle… Je lui montre la salle et je lui rappelle dans quel genre de soirée elle est. Elle me répond : mais ELVIS a fait de la musique Hawaïenne !!! Et là j’étais désarçonné !!

L’anecdote la plus triste est lorsquej’entends qu’ « on veut ma peau »… J’ai du mal à comprendre. Mais il me faut l’accepter puisque quand on s’expose de manière générale c’est aussi ce qui peut arriver…

La plus bizarre ? C’est lorsque certaines personnes ont des réactions pour moi comme si j’étais une star. Or je n’en suis pas une. Je suis juste le médiateur entre les artistes qui sont des vraies stars et le public.

OD : Un dernier mot ?

Jack El Calvo : Je suis heureux que désormais la musique cubaine ait sa place partout en France, c’est une énorme satisfaction. Je peux désormais quitter la place tout en sachant que derrière la relève est largement assurée par des personnes talentueuses qui sauront défendre cette musique. Cependant, il faut absolument que les professeurs prennent conscience qu’ils sont ceux par qui tout commence et donc que l’éducation salsa ce sont eux qui la donnent en premier… Il faut que la musique soit au cœur de cette éducation. Il faut pousser ses élèves à aller voir des concerts live. Le live c’est la vie… Sans concert, c’est la mort annoncée de cette musique.