Il y a quelques années j'étais dans un avion à destination de Santiago de Cuba pour me rendre à un stage de musique, et lors de ce voyage j'ai fait la connaissance de Carlos-Rafael Gonzalez, danseur cubain vivant à Paris et véritable encyclopédie ambulante de la culture cubaine qui peut vous expliquer l'origine ou la signification de telle figure ou de tel mouvement de cette sauce "salsa". En fait, Carlos est un personnage incontournable de la scène de danse cubaine à Paris et, depuis des années, organisateur du Festival Caribedanza d'Argenteuil. Il transmet sa passion de la danse cubaine aussi en tant que professeur ; ses élèves sont nombreux et se distinguent par leur style de danse (pas seulement des passes mais beaucoup de déplacements et solo). Il organise aussi chaque année un stage au château de Ligoure (voir plus de détails dans l'agenda) au mois de juillet.

OD :  Carlos, on cherche en vain la dénomination "salsa" dans le programme de tes cours. Tu préfères parler de "casino", de "danses traditionnelles cubaines", etc. Pourquoi ne fais-tu pas comme tous les autres danseurs à Paris, en appellant ce que tu danses "la salsa" ?

Carlos-Rafael Gonzalez :  D’abord, parce que lorsque tu es né à Cuba et que tu connais bien l’histoire de la danse et de la musique cubaines, tu ne peux tomber dans le piège de la superficialité et répéter quelque chose qui ne provient pas de ta culture et tes traditions.

La salsa est un mot qui a été utilisé en 1970 avec la création du groupe Fania All Stars, formé de musiciens cubains, portoricains, colombiens… Chaque membre du groupe a donné une richesse à la musique : les cubains avec les éléments du Son, Guaracha, Mambo, Rumba, les portoricains avec la Plena et la Bomba les colombiens avec la Cumbia. En fait, l’origine de toutes ces musiques c’est l’Afrique.

La Salsa simplement est un mot qui a été employé pour simplifier la danse et la musique populaire afro caribéenne. Aujourd’hui à Cuba, on continue à danser le Casino avec Adalberto Alvarez, Van Van, La Charanga etc. ; les styles de musique vont du Son moderno, Songo jusqu’à la Timba.

OD :  A quel âge et à quelle occasion as-tu découvert la danse ? Viens-tu d'une famille de danseurs ?

Carlos :  J’ai commencé à danser à l’âge de 15 ans dans des ateliers de danses cubaines dans mon lycée, j’ai fait partie d’une troupe de Rueda, j’ai participé à des ateliers de danse de Carnaval. Mais dans ma famille, c’est depuis mon plus jeune âge que j’ai pratiqué la danse, dans les fêtes, les anniversaires et surtout grâce à ma mère et sa passion du Bolero, Cha-Cha-Cha et Merengue.

OD :  Comment as-tu appris ta pédagogie de professeur de danse ? Faut-il enseigner de la même manière ici qu'à Cuba ?

Carlos :  Je suis professeur autodidacte. Si j’ai suivi des stages pour la pratique de la danse à Cuba, je n’ai pas eu de formation pédagogique. J’ai appris seul avec des fautes sur le terrain et plus de dix ans d’expérience qui permet de créer sa propre pédagogie.

L’enseignement en Europe diffère de celui de Cuba. Dans l’île, les gens dansent pour oublier les conditions souvent difficiles de la vie quotidienne, ils sont obligés d’être solidaires et dansent finalement avec le sourire et la joie de vivre, sans avoir besoin de prouver quoi que ce soit aux autres. Dans la société de consommation européenne, les gens souffrent du système de compétition excessive, ils sont obligés de se mesurer les uns aux autres, ils existent dans la performance. J’ai été obligé de créer un système d’enseignement où le centre de l’attention est simplement l’être humain. On vient dans mes cours pour apprendre une culture, l’histoire de la danse cubaine, pour pouvoir exprimer l’émotion avec son corps, sans avoir peur du regard des autres, pour s’ouvrir aux autres et apprendre à danser avec le sourire et la joie de vivre. Et pour partager de bons moments.

OD :
  Dans tes cours tu insistes toujours beaucoup sur l'expression corporelle et le côté afro-cubain de la salsa. N'est-ce pas la partie de la danse la plus difficile à apprendre et à enseigner ?

Carlos : L’histoire de la danse et des musiques cubaines est liée sans doute à la colonisation, à l’esclavage, au métissage entre l’Espagne et l’Afrique. Quand on écoute le Son ou la Timba, on retrouve la clave, la percussion afro cubaine. On parle souvent de Tumbao dans la percussion et dans l’expression corporelle. Le phénomène « Salsa » est métisse. Il ne faut surtout pas le « blanchir ». C’est pourquoi il faut donner dans l’enseignement les éléments nécessaires pour progresser au niveau de cette expression corporelle. En diversifiant les cours et en proposant de travailler le Yambù, le Guaguanco, la Columbia, les danses des Orishas, le Reggaeton, on peut avoir les outils nécessaires pour s’exprimer avec son corps.

Si on n’enseigne que des figures sans parler de corps, de solos afro cubains, de déplacements, on va déformer la danse qui deviendra compétitive et négative. Le travail du corps est une thérapie extraordinaire pour la découverte de soi-même. On danse en ressentant l’émotion de la musique et on peut s’exprimer avec feeling sans tabou ni préjugé.

OD :
  Je me rappelle t'avoir entendu dire : "Pour que les français retrouvent la convivialité d'une rueda cubaine il faudrait fermer Carrefour pendant quelques mois !" Que voulais-tu dire par ça ?

Carlos :  A Cuba la Rueda me semble plus conviviale, parce qu’on partage et que la « Fiesta » est sacrée. On va donner le meilleur de soi pour s’amuser et permettre aux autres de s’amuser.
En France, les gens ont souvent du mal à se regarder, à aller les uns vers les autres. La société de consommation que je symbolise par « Carrefour » développe l’individualisme, l’égoïsme. Or la Rueda de Casino est une danse collective où l’on est obligé de se regarder, de faire tous ensemble… C’est cela qui est le plus difficile à mettre en place. Mais les gens n’y sont pour rien, et j’essaie de les aider et de leur transmettre cette convivialité qu’on a tendance à perdre.


Démo de Son cubano par Carlos Rafael Gonzalez et Marie Line
au Festival Caribedanza à Argenteuil

OD :  Tu rentres régulièrement à Cuba. Quels développements en style de danse et de musique as-tu observés depuis les dernières dix ans ?

Carlos :  A Cuba, la danse et la musique sont en évolution constante. Avec la Timba, le Reggaeton. On voit dans la danse les nouvelles influences  de la « Salsa  Afro » avec par exemple l’utilisation des pas et des mouvements du Guaguanco, de la Columbia, des Orishas dans les solos et la Salsa Suelta. On voit l’évolution de la Rueda de Casino avec beaucoup de déplacements, des solos afro-cubains.
Mais finalement, la danse, c’est une création artistique en perpétuelle évolution !